Site du livre d'Eric Dupin paru le 10 mars 2011 aux éditions du Seuil

Introduction

Introduction du livre d’Eric Dupin

Le nez au vent

Aller à la rencontre des Français sans idée préconçue, sans préjugé, sans arrière-pensée. «Vous avez bien quelque chose derrière la tête», me disait-on parfois avec une perplexité soupçonneuse. Eh bien, non. Je n’avais rien à prouver. C’est sans doute ce qui m’a permis d’atteindre mon objectif… Les journalistes partent habituellement sur le «terrain» avec une vision assez précise de ce qu’ils doivent relater. À la limite, ils recueillent des témoignages pour nourrir une histoire qu’ils connaissent déjà. À tout le moins, sont-ils contraints d’explorer la réalité sous l’angle aigu de l’actualité du moment.

Nez au vent, je suis parti sans cahier des charges, sans même une hypothèse à tester ou à valider. on trouve ce que l’on cherche. Je ne souhaitais pas mettre en scène «la France qui souffre», ce qui n’aurait pas été très difficile ni très original en ces temps de crise, ou bien «la France des terroirs». Tant d’auteurs l’ont évoquée autrement mieux que je n’aurais pu le faire (1). J’avais simplement envie de discuter avec des Français de toutes régions et de tous milieux. Pour les écouter et prendre la température de cette curieuse contrée qu’est la France, un royaume de râleurs perçu comme un pays de cocagne à travers le monde.

J’ai pris mon temps, un privilège rarement accordé aux journalistes, nullement épargnés par les impératifs de la productivité. Mes dix-sept voyages dans l’Hexagone se sont déroulés de janvier 2009 à septembre 2010 (2). En moyenne, chaque étape a été parcourue pendant une dizaine de jours. c’est à la fois peu et beaucoup. En un tel laps de temps, il serait illusoire de prétendre explorer en profondeur un territoire. Mais il s’agit là d’un voyage et non d’une enquête. au demeurant, je visitais chaque fois une partie très limitée de la région choisie. C’est que l’exercice suppose des bonnes conditions, tant physiques que psychologiques. Une dizaine de journées en état d’alerte, naviguant d’un rendez-vous à l’autre en restant attentif aux dons du hasard, suffisaient ordinairement à éprouver ma résistance.

Où aller ? Il n’était pas question d’arpenter consciencieusement les vingt-deux régions de la France métropolitaine, au demeurant dessinées de manière souvent artificielle. Qui se sent appartenir à la région Champagne-Ardenne ? Je me suis simplement attaché à respecter un minimum d’équilibre entre les parties de l’Hexagone. C’est ainsi que je me suis rendu en Bretagne, en Lorraine, en Flandre, dans le Béarn ou encore sur la Côte d’Azur, pour ne citer que des régions frontalières.

Je n’ai pas traqué le pittoresque, même si j’ai visité un maître pipier dans le Jura et un ostréiculteur dans la Manche. C’est plutôt la réalité d’un territoire que j’ai essayé d’approcher, sans forcer sur des singularités régionales qui relèvent parfois plus du folklore touristique que d’autre chose. À l’inverse, la vitalité des lieux offre de spectaculaires contrastes. Les Français délaissent le nord-est et le centre du pays, tandis que les côtes méditerranéennes et atlantiques voient leur population augmenter régulièrement (3). Aussi suis-je allé dans des départements qui souffrent du déclin démographique, comme la Creuse ou la Haute-Marne, aussi bien que dans ceux qui bénéficient d’une forte attractivité, qu’il s’agisse des Alpes-Maritimes ou de la Charente-Maritime.

Il m’a aussi et surtout semblé nécessaire de varier, au cours de mes voyages, le type d’endroit visité. Il y a finalement plus de distance entre un centre-ville et une cité périphérique qu’entre Lille et Marseille. Je me suis rendu dans certains «quartiers sensibles», selon l’euphémisme en vigueur, sans rechercher les témoignages chocs dont les médias se font parfois l’écho sur fond de troubles urbains. Ici comme ailleurs, c’est une forme de banalité, de vérité ressortant de la vie quotidienne, qui m’intéressait.

Je ne me suis guère attardé dans les plus grandes de nos villes. Ce sont des mondes en soi. Difficile d’évoquer Lyon ou Strasbourg en y passant quelques jours… Nos métropoles ont encore le défaut de se ressembler un peu toutes et d’être relativement bien connues. J’ai néanmoins parcouru à pied la conurbation Lille-Roubaix-Tourcoing, ce qui m’a procuré une expérience sensible de la segmentation des zones urbaines. Pour une approche non caricaturale de la «banlieue», j’ai choisi d’arpenter la Seine-et-Marne, ses zones pavillonnaires et ses agglomérations accrochées aux lignes de communication.

Mon voyage m’a surtout conduit dans ces villes petites et moyennes, un peu oubliées, qui concourent au maillage du territoire. J’ai ainsi découvert des cités aussi différentes qu’Ancenis, Castres, Issoudun, Pau, Quimper, Ugine ou Saintes. Les contacts y sont sans aucun doute plus faciles que dans les grandes cités. Enfin, bien sûr, je n’ai pas négligé ces campagnes françaises qui assurent la réputation du pays, avec, peut-être, une coupable prédilection pour les terroirs producteurs de fromages.

Au risque de perdre quelques points de mon permis de conduire, j’ai accompli la grande majorité de mes déplacements en voiture. Si j’ai recouru aux facilités du réseau autoroutier pour rejoindre mes points d’enquête, j’ai ensuite emprunté, «les petites routes secondaires, les plus belles du monde», celles qui «suivent les sinuosités et parlent le langage précis du relief» (4).

J’ai toutefois cherché à marier les modes opératoires. La bicyclette fut choisie comme moyen de locomotion pour sillonner la normandie (346 kilomètres) ainsi que le pays de Puisaye (256 kilomètres). Le vélo permet de s’immerger merveilleusement dans les paysages, avec l’inappréciable faculté de s’arrêter n’importe où. L’effort du cycliste a également le mérite de susciter une compassion propice aux contacts et aux témoignages inopinés.

L’étonnement de mes interlocuteurs était encore plus palpable lorsque je leur annonçais parcourir à pied la métropole lilloise. Là encore, la démarche autorise des rencontres hasardeuses inaccessibles au voyageur enfermé dans sa «caisse». Au demeurant, rien de tel que ses jambes pour explorer nos modernes jungles d’asphalte, même si les métropoles sont dessinées pour la voiture dès qu’on s’écarte de leur centre.

Au total, j’aurai rencontré plusieurs centaines de Français de toutes conditions, comme on dit. Des ouvriers, des paysans, parfois un ouvrier paysan. Des agriculteurs convertis au bio et des céréaliers qui ne croient pas au réchauffement climatique. D’innombrables petits commerçants et un directeur d’hypermarché. Des artistes réfugiés dans les campagnes et des chefs d’entreprise pestant contre la mondialisation. Des curés en manque de temps et un conservateur de musée alarmé par la distraction contemporaine. Des travailleurs sociaux désarmés face à la détresse psychologique et un agent immobilier affolé par les divorces. Un chasseur de renards malchanceux ou encore un ornithologue misanthrope. Et tant d’autres qui constituent autant de précieux souvenirs. L’important, pour moi, fut d’abord d’écouter ces Français à qui on ne donne guère la parole.

Bien entendu, en raison des contraintes propres au voyage, mon échantillon ne prétend pas à la représentativité. J’ai rencontré un nombre impressionnant de retraités ou de préretraités et sans doute pas assez de jeunes. Disposant de temps, nos compatriotes âgés sont les plus faciles à approcher. Ils animent, pour une bonne part, les réseaux associatifs. Pris par leurs activités professionnelles, parfois repliés sur leurs familles et terrés dans leurs pavillons, les jeunes actifs sont moins disponibles. Ce poids des retraités a vraisemblablement contribué à la tonalité un peu nostalgique de mes voyages. au moins les «seniors» ont-ils le mérite de pouvoir renseigner sur l’évolution des territoires.

La plupart de mes rendez-vous, souvent pris au pied levé, ont duré longtemps. Il n’était pas rare que je reste deux heures avec mon interlocuteur pour des entretiens non directifs. Je cherchais simplement à savoir qui était la personne en face de moi, ce qu’elle faisait dans la vie et ce qui la préoccupait. Je n’avais guère besoin de la presser de questions. Après un moment d’interrogation sur le sens de ma démarche, la plu-part des gens déroulaient leur existence en confiance. Qu’ils en soient remerciés.

Leurs propos tournent, pour l’essentiel, autour du travail, élément structurant s’il en est des identités sociales. Apparaît aussi fréquemment une allusion au loisir de prédilection, en lien avec les ressources naturelles du lieu d’habitation. Mes interlocuteurs m’ont peu parlé spontanément de «politique». Et je ne les ai guère incités à aborder ce thème, après avoir recueilli des propos plutôt convenus. La défiance des Français à l’égard des «élites» de tout poil est si profonde et si répandue qu’elle ne réserve plus beaucoup de surprises. On en trouvera quelques traces, mais j’ai préféré appréhender leur vision de la société par le prisme de leurs préoccupations professionnelles.

Les personnes rencontrées brièvement ne sont signalées que par leur prénom. Le nom complet de mes autres interlocuteurs est indiqué une première fois, avant que seul le prénom ne soit employé dans la suite du témoignage. Que le lecteur n’y voie pas une marque de familiarité, mais seulement une volonté d’alléger le récit. Celui-ci est construit autour de ces témoignages. Le voyageur que j’étais n’a pas eu le loisir de mener une enquête, encore moins une contre-enquête, sur les propos recueillis. Je ne saurais me porter garant de la véracité de tous les événements ou faits qui m’ont été rapportés. Le lecteur n’oubliera pas non plus que le genre de l’autoportrait, qui préside d’une certaine manière à ces récits de vie, est inévitablement plutôt flatteur pour les intéressés.

J’ajoute que je me suis gardé, la plupart du temps, de porter des jugements sur les propos de mes interlocuteurs, ce qui ne signifie assurément pas que je les approuve tous. Je n’ai pas non plus alourdi les témoignages en les lestant des analyses qu’ils pouvaient me suggérer. Celles-ci ont été regroupées dans la conclusion du livre. En attendant, je ne doute pas que les citations rapportées susciteront, chez le lecteur, d’utiles réflexions.

J’ai laissé traîner mes oreilles dans les bistrots comme un inspecteur des renseignements généraux d’antan. Si j’ai assisté à quelques scènes conviviales, il faut bien reconnaître que les cafés français, en nombre sans cesse plus réduit, ont cessé d’être un lieu privilégié de rencontres. Les travailleurs ne s’y regroupent plus, le soir, au sortir de l’usine. Dans les grandes villes, ce sont des sortes de salles d’attente ou de rendez-vous en tête à tête. Dans les petites cités et les villages, ils ne sont plus fréquentés, pour l’essentiel, que par les turfistes et les ivrognes. J’exagère un peu mais, sauf exceptions comme dans le nord où la culture du café reste vivace, on ne discute plus vraiment de tout et de rien dans nos sympathiques troquets.

Les restaurants se portent autrement mieux. Ce furent, tout au long de mon voyage, de précieux points d’observation. c’est à table que le Français se révèle et s’exprime. Voilà pourquoi j’ai truffé mon récit de scènes de repas révélatrices des comportements et des soucis de l’époque. Reconnaissons aussi que les plaisirs variés de la table – j’ai parcouru l’entière gamme de la restauration, des établissements les plus simples aux maisons «étoilées» – ne sont pas l’aspect le plus désagréable d’un voyage en France.

Certaines étapes ont été parcourues totalement au petit bonheur la chance. En Normandie ou dans le Jura, c’est à l’aveuglette que je suis parti en voyage, sans rendez-vous ni recommandations d’aucune sorte. Ces circuits inorganisés n’auront pas été les moins réjouissants à accomplir. Mais il n’est pas non plus interdit de donner quelques coups de pouce au hasard.

Dans un premier temps, je m’étais dit qu’il ne serait pas idiot d’aller à la rencontre des Français par le truchement de leurs maires. Pour la plupart, ces élus de terrain connaissent parfaitement leur population et sont bien placés pour aiguiller le voyageur désireux d’approcher les populations locales. De nombreux maires, que j’avais pu connaître en tant que journaliste politique, m’ont ainsi utilement secondé. citons ici seulement François Cornut-Gentille, maire (UMP) de saint-Dizier, et Bernard Poignant, maire (PS) de Quimper. La méthode a néanmoins ses limites, privilégiant sans doute à l’excès les «personnalités » locales.

Dans d’autres régions, mes techniques d’approche furent différentes. Je me suis efforcé de trouver un chaperon, une bonne âme qui m’ouvre certaines portes, sans pour autant me limiter aux contacts ainsi suggérés. Ce fut parfois un ami, plus ou moins perdu de vue, comme Bernard Langlois dans la Creuse, ou l’ami d’un ami, tel Jean-Paul Dubettier en Savoie. J’ai aussi bénéficié de la fructueuse complicité de personnes que je ne connaissais absolument pas avant d’entamer mon périple. Ainsi d’Alexandre Garcia à Saintes ou de Xavier Lauprêtre dans le pays de Puisaye. Ces personnes étaient certes professionnellement impliquées dans la promotion de mes points de chute, mais c’est grâce à leur inscription locale et à leur attachement à ces territoires qu’ils ont pu m’être d’un grand secours.

Au fil de mes tournées, j’ai vu défiler d’innombrables paysages, sublimes ou simplement attachants. Le lecteur me pardonnera peut-être de les avoir fort peu dépeints. Ce n’est pas mon style et j’ai préféré ne pas le forcer. Rien n’est pire que la mauvaise littérature. Ma passion pour la photographie offre néanmoins une compensation. Chacun pourra mettre une image sur les lieux visités en se connectant au site Internet dédié au livre (5). J’y ai publié une large sélection de prises de vue réalisées au cours de ces voyages. Des cartes interactives en facilitent la consultation. Ce site a également vocation à recueillir vos réactions, voire à signaler les erreurs que j’aurais pu commettre, malgré les précautions prises, dans les noms des personnes citées ou des lieux traversés.

Bons voyages en France.

NOTES
1. Le genre des «voyages en France» a suscité une abondante littérature. La
lecture de ces ouvrages talentueux a failli me dissuader de me lancer dans cette
aventure, et il va de soi que je ne m’y compare pas. Citons notamment pour s’en
tenir à une période récente: François Caviglioli, Un voyage en France, Paris, éd.
du Seuil, 1981; Simone et Jean Lacouture, En passant par la France, Paris, éd.
du Seuil, 1982; Gilles Pudlowski, L’Amour du pays, Paris, Flammarion, 1986;
Philippe Meyer, Dans mon pays lui-même, Paris, Flammarion, 1993.
2. L’ordre des chapitres ne respecte pas la chronologie des voyages. La date des
différentes étapes est indiquée sur la carte de France.
3. Jean Laganier et Dalila Vienne, «Recensement de la population de 2006 – La
croissance retrouvée des espaces ruraux et des grandes villes», Insee Première,
n° 1218, janvier 2009.
4. Fernard Braudel, L’Identité de la France – Espace et Histoire, Paris, Arthaud-
Flammarion, 1986.
5. http://voyagesenfrance.info/

2 commentaires

2 Commentaires

  1. Philippe Huguet Mardi 31 mai 2011 13h25

    Bonjour Eric,

    Je viens de vous entendre sur France Inter dans l’émission de Philippe Bertrand « Carnets de Campagne » et me suis précipité ce site web.

    Originaire de l’Indre, je vis maintenant au pied du Jura (Pays de Gex). Mes différentes activités professionnelles m’ont amené à parcourir la France dont nombre d’endroits visités dans votre livre.

    Ce qui me donne très envie de le lire et ce d’autant plus, après l’exposé de votre parti pris du « nez au vent » dans l’introduction.

    Cordialement.

    Philippe H.

  2. Maryum Dimanche 9 septembre 2012 08h41

    dit : Tre8s inte9ressant cet article.Je suis abonne9 e0 un norbme restreint de newsletters, et ces deux en font partie comme quoi.Il m’est arrive9 d’acheter des polices de caracte8res suite e0 une newsletter de MyFonts (par exemple Museo). J’appre9cie particulie8rement les interviews des cre9ateurs de caracte8res typographiques. On de9couvre toujours des choses e9tonnantes.Concernant ASI, le flux d’information sur le site est tel qu’il n’est pas facile de tout suivre. Quand on a pas trop de temps, la newsletter est un bon moyen d’acce9der aux articles les plus inte9ressants.Pour la petite anecdote, j’ai eu l’occasion de discuter avec Mr Schneidermann fils, et il m’expliquait que beaucoup de gens ont paye9 un abonnement e0 ASI en pensant que la newsletter e9tait ce pour quoi ils avaient paye9, sans jamais s’eatre connecte9 sur le site. D’of9 le rappel qui a eu lieu il n’y a pas si longtemps

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